La Kabylité, une réalité identitaire

Ce texte m’a été inspiré par une histoire personnelle. Il y a de cela un peu plus d’une année, j’ai rencontré par un pur hasard d’internet un ami d’enfance, perdu de vue depuis vingt cinq ans. Nous ne sommes plus revus depuis l’âge de vingt ans. Ce qui m’a interpellé chez cet ami d’enfance, c’est son attachement à la Kabylie qu’il n’a jamais revu depuis un quart de siècle. Indépendantiste kabyle convaincu, il consacre toutes ses énergies à la conscientisation de notre peuple. Nos longues discussions et échanges ne tournent qu’autour de ce sujet. Anonyme du web comme il se défini lui-même, son attachement à la Kabylie tourne parfois à l’obsession, tant l’investissement affectif qu’il y met est très important.

C’est cette relation qu’entretiennent les Kabyles vivants physiquement loin du territoire identitaire qui m’a poussé à tenter de répondre à cette question :
Qui est ce qui fait qu’un Kabyle loin physiquement du territoire kabyle s’investisse activement pour la défense et la préservation de son identité ?

L’individu quel qu’il soit entretient des relations avec l’espace. Cela peut se limiter à un simple sentiment de confort et d’aisance matérielle ou sentimentale. Cependant, et c’est ce qui m’intéresse dans ce sujet, cette relation individus-territoires peut être une identification et un investissement affectif par appartenance, appropriation ou incorporation.

Nous parlons d’appartenance à un territoire par les liens physiques que nous entretenons avec l’espace géographique et de son appropriation par l’investissement affectif que nous mettons en œuvre pour la préservation des valeurs et des contenus identitaires de ce territoire. L’appartenance à un territoire, c’est l’identification à un ensemble de valeurs partagées avec les autres individus vivant dans le même espace. S’approprier le territoire de son identité, c’est s’investir en se mobilisant spontanément et consciemment pour défendre les valeurs partagées.

Pour illustrer cette réflexion sur la construction identitaire par le cognitif et l’affectif, de l’appartenance à un territoire et son appropriation, je n’ai pas eu à chercher longtemps dans l’histoire de la Kabylie. Que ce soit en 1963 lors de la révolte du FFS, en 1980 durant le printemps kabyle ou plus récemment durant le printemps noir kabyle entre 2001 et 2004, les Kabyles n’ont pas eu besoin d’être suppliés pour se mobiliser. Ce qui a poussé tout le peuple kabyle à réagir ne peut pas s’expliquer uniquement par une maturité politique et des prédispositions à la rébellion. C’est, aussi et surtout, à cause du sentiment identitaire lié au cognitif, c’est-à-dire se désigner par « Iqvayliyen » et par « Arraw n tmurt ». C’est également lié aux exigences d’investissements affectifs pour préserver cette identité.

Les autres peuples algériens n’ont pas suivi car ils n’avaient rien en commun avec cette construction identitaire kabyle. C’est pourquoi, bien que certaines personnes hors du territoire kabyle aient eu à exprimer des solidarités à titre individuel, ils ont été inaudibles, y compris parmi ceux de leurs territoires. Ces individus partagent certainement avec les Kabyles quelques valeurs universelles et sont parfois admiratifs du courage et des valeurs kabyles, sans plus !

L’identité par le territoire est une fausse idée des géographes français du XIX siècle. Elle a été abandonnée depuis, après avoir servi à des découpages arbitraires qui ont enfermé des identités parfois antagonistes dans des espaces assez larges. Pour ces théoriciens de l’identité par le territoire, la continuité géographique et géomorphologique détermine l’identité. Autrement dit, un territoire géographique équivaut à une identité. L’abandon de cette théorie absurde est essentiellement dû aux nombreux conflits, parfois violents, entre composantes identitaires occupant un même territoire. L’identité étant une construction en mouvement perpétuel , à moins de la réduire à un simple aspect folklorique, les Kabyles et les autres peuples de Tamazɣa centrale ont pu tant bien que mal inventer des mécanismes de défenses et résistances face aux menaces d’assimilation.

L’identité d’un territoire, contrairement à l’identité par le territoire est une réalité tangible. Il faut juste préciser que le territoire ou l’espace identitaire n’est pas obligatoirement défini par des frontières administratives. Il ne peut y avoir meilleur exemple pour illustrer cette idée que celui de l’émigration kabyle. En effet, bien que physiquement loin de la Kabylie, beaucoup de Kabyles tiennent à transmettre à leur progénitures les valeurs d’un territoire identitaire. De la langue à l’histoire en passant par le patrimoine matériel et immatériel, les Kabyles de la diaspora s’investissent dans la préservation de leur identité. Cette relation avec le territoire est fondée sur l’incorporation . C’est une représentation de liens imaginaires avec l’espace géographique comme références à une identité. Ce sentiment de faire partie d’une communauté qui partage les mêmes valeurs, les mêmes mythes et la même histoire, tout en s’engageant d’une façon ou d’une autre pour leurs préservation ne peut s’expliquer que par l’incorporation d’un territoire, car l’appartenance physique est rendue impossible par la distance.

L’amaziɣité est-elle une identité ?

Les lignes qui vont suivre risquent de heurter ceux qui, par paresse ou confort intellectuel, n’ont jamais voulu sortir d’une zone de pensée rassurante et mystifiée par des discours simplistes et conservateurs. Je prends le risque de naviguer à vue, guidé par mes seules observations et en répondant à mes propres interrogations.

Nous disposons jusque-là d’arguments linguistiques et politiques qui attestent d’une diversité de « l’ensemble amaziɣ ». Certes nous avons partagé pendant des millénaires une histoire commune, cependant, la réalité géopolitique subie par les amaziɣ les a contraint à évoluer dans des espaces morcelés, séparés les uns des autres avec des replis vers des zones hors d’atteintes d’influences exogènes. Chaque peuple a construit sa propre identité en évoluant dans des espaces clos. Ce fait historique n’est pas une invention d’un révisionniste qui a pour objectif de déconstruire des constantes ancrées dans l’esprit Kabyle. C’est une réalité vérifiable. Malgré quelques similitudes et quelques mots partagés avec les autres peuples dits amaziɣ, nous ne parlons pas la même langue. Pour échanger avec un Targui, un Chawi un Mozabite ou un Rifain, il faut faire appel à une langue étrangère, à moins d’être parfaitement bilingue !

Nous avons certes quelques valeurs, pratiques et références partagées avec les autres peuples amaziɣ, nous en avons aussi avec d’autres peuples de part le monde. Partager quelques valeurs ne signifie pas que nous faisons partie d’une même identité.

Si l’on s’intéresse aux éléments constructifs d’une identité et aux processus d’identification, il devient tout de suite évident que l’identité amaziɣ est au mieux un non sens, et au pire une arnaque intellectuelle qui vise insidieusement à nous maintenir sous domination et immobilisme. En effet, avez-vous déjà entendu quelqu’un répondre à la question « d’où êtes-vous ? » par « Je suis amaziɣ et j’habite Tamazɣa » ? La réponse est évidemment non ! Cependant, nous entendons les Kabyles répondre systématiquement à cette question par « je suis un Kabyle de la Kabylie » « nek d aqvayli, d mmis n tmurt ». Cet élément cognitif important dans la construction identitaire kabyle n’a été qu’un slogan politique creux en ce qui concerne L’amaziɣité. Si aujourd’hui le pouvoir colonial algérien encourage à dessein cette construction identitaire amaziɣ c’est bien parce qu’il sait pertinemment qu’elle est une voie sans issue. Par naïveté ou inconsciemment, les élites berbéristes du siècle passé, ont réussi à noyer la Kabylité dans un ensemble amaziɣ hétérogène et traversé par de nombreuses contradictions, tout en réduisant une question politique à de simples revendications linguistiques et culturelles. Le pouvoir algérien ne pouvait pas espérer mieux comme situation. En effet, il lui suffisait de faire semblant d’accéder à la satisfaction de ces revendications tout en créant des confusions démontrant l’impossible concrétisation dans la réalité. Tous les débats concernant les caractères d’écriture de Tamaziɣt n’ont fait que révéler les limites d’une possible homogénéisation des identités amaziɣ. L’élite politique Kabyle avait très bien compris dès le départ qu’il n’existe pas d’identité amaziɣ. Par conséquent, ils avaient un double discours. L’un destiné aux Kabyles et l’autre aux peuples amaziɣ.

Ensuite, nous avons expliqué plus haut que l’identité est un investissement affectif. Qu’avons-nous constaté à ce sujet ? Les Kabyles ne s’investissent concrètement que dans ce qui concerne la préservation et la transmission des valeurs Kabyles. Ce n’est pas une question de repli identitaire mais bien une réaction affective. Pour ce qui est de l’instrumental comme élément déterminant dans la constitution d’une identité en mouvement, nous avons donné des exemples sur des faits historiques qui ont mobilisé les Kabyles, sans aucune réaction agissante des autres peuples amaziɣ. En 1963, feu Hocine Aït Ahmed a voulu donner un caractère « national algérien » au soulèvement armé du FFS, c’est dans cette optique qu’il fit appel à des responsables militaires de toutes les régions. En réalité, il n’y a eu que des Kabyles pour s’engager avec lui.

L’identité amaziɣ est une création imaginaire qui ne résiste pas à la réalité. Elle fut un slogan utile pour des raisons de politique politicienne. Elle a servi de sauce à tous les discours politiques en manque de références. Récupérée par le pouvoir algérien, elle devient une variable dans une stratégie qui mène vers une impasse prévisible.

En résumé, l’identité n’est pas une donnée figée et inerte. Elle est une construction en mouvement, en interaction avec l’environnement immédiat. C’est le résultat d’une volonté partagée d’un groupe d’individus de perpétuer ce qui le rend différent, distingué et unique. À ce titre, Tamaziɣt ne peut pas être une identité. L’absence des éléments constructifs d’une identité ainsi que l’inexistence d’un territoire homogène au sens physique et affectif disqualifient définitivement ce concept insensé. L’appartenance, l’appropriation et l’incorporation comme liens à un territoire amaziɣ supposé relèvent plutôt d’une volonté d’inventer des mythes inexistants. L’amaziɣisme est une idée hors sol et hors espace, c’est un anachronisme dépassé. Vouloir reconstituer un territoire amaziɣ sur une base identitaire est une illusion !

Cependant, il est toujours possible, si tel est le souhait des peuples de ce sous continent, de se regrouper dans un ensemble économique sur la base d’intérêts partagés. Pour cela, il faut d’abord que chaque identité composant ce vaste espace soit dotée de son État indépendant et souverain. La Kabylie ne peut pas continuer à se mobiliser et payer le prix fort pour des idées obsolètes. Elle n’a pas le droit non plus d’imposer aux autres peuples de Tamazɣa ses visions et ses aspirations.

C’est cette prise de conscience qui nous permet de se définir aujourd’hui comme un peuple Kabyle, sans rien renier de notre histoire mais sans céder à des nostalgies passéistes et conservatrices. Ce qui semble établi comme constant dans les esprits façonnés par les discours culturalistes nous maintient dans une zone de confort, mais il crée un immobilisme à contre courant de l’histoire.

Nous sommes des Kabyles, enfants de la Kabylie. Que nous le soyons par appartenance, par appropriation ou par incorporation, c’est bien l’identité Kabyle qui nous pousse à l’investissement affectif et effectif pour préserver les valeurs communes de notre peuple.

Hasan At Amar Wali

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s