Une éternité au Panthéon de l’histoire et dans le coeur de son peuple.

« Ils ont tué Lounès le 25 juin 1998. Ils avaient essayé, déjà, mais à chaque fois Lounès était reparu. ». Ainsi s’amorçait le livre témoignage « Pour l’amour d’un Rebelle » écrit par son épouse Nadia, édité en 2000 à Paris, aux Éditions Robert Laffont.

La vie de Lounès aura été jalonnée d’épisodes dramatiques qui ne faisaient que lui rappeler son statut de sursitaire dans une époque où l’intolérance produit des tueurs de « lumières » qui privent le ciel de ses étoiles et la Terre de leur éclat. Sinon, sa vie aura été celle d’un homme exceptionnel de par sa bravoure légendaire que le commun des humains avait cru ne relever que de l’imaginaire.

En effet, ni l’anathème et les rumeurs assassines distillées intentionnellement pour le diaboliser et tenter de le mettre au ban de la société, ni les intimidations, les pressions et les menaces, ni même les attentats qui l’ont mutilé physiquement, n’ont pu avoir raison de son courage et de son abnégation qui laissaient admiratif plus d’un. Tel un phénix, il renaissait de ses cendres à chaque fois que la folie et l’ignorance le frappaient. « Si vous croyez que vos balles peuvent me tuer, me revoilà, plus vivant que jamais » déclamait-il dans « L’ironie du sort », sorti en 1989, où il raconte, entre autres, ses souffrances et les contours de l’attentat perpétré sur sa personne par des gendarmes algériens, le 09 octobre 1988.(1)

Déjà, durant les événements de 1980, Matoub Lounès qui se produisait à l’Olympia, était contraint de vivre à distance ce premier soulèvement populaire de la Kabylie et ce, à travers la presse française. A ce propos, il confie dans son livre : « Lorsque je suis entré sur la scène de l’Olympia, la guitare à la main, je portais un treillis militaire, une tenue de combat. Geste de solidarité envers la Kabylie, que j’estimais en guerre. », avant d’ajouter : « Ces événements, je les suivais de loin, car j’étais en France à ce moment-là. Je dévorais la presse, je passais mon temps à téléphoner car je voulais être informé heure par heure de leur déroulement. J’enrageais de ne pas y participer, mais il y avait l’Olympia, et mon premier grand concert à Paris. J’étais déchiré, partagé entre le besoin d’être parmi les miens et mon engagement d’artiste. ». Il ne s’était pas limité à l’effet d’annonce, puisqu’il tenta, sur place, avec quelques militants kabyles, d’organiser une manifestation devant l’Ambassade d’Algérie, ce qui fut empêché par les autorités françaises et le groupe de Lounès fut ainsi embarqué par la police, pour se retrouver entassé dans d’exigus cachots. Dès lors et jusqu’à son dernier souffle, Lounès Matoub fera de la célébration du « printemps berbère », un moment sacré où sa présence en Kabylie était indispensable, animant conférences, meetings et galas dans les milieux universitaires, dans les villages…

En 1987, alors qu’il était invité par les étudiants à la cité universitaire de Bejaia, juste avant le spectacle, les membres du comité autonome faisaient une tournée pour effectuer une quête en vue de faire face aux différentes dépenses générées par les activités culturelles en cours. Sitôt annoncée, Matoub appelle le membre qui en avait fait l’annonce au micro. Il plonge sa main dans la poche et sort une liasse d’environ dix-milles dinars. Ayant vu cette grosse somme d’argent (en 1987), les étudiant ont sitôt mit fin à la quête. Matoub était le seul mécène ! Ce geste de générosité qui lui était très naturel s’est reproduit tout au long de sa vie, à chaque fois qu’il était sollicité ou qu’une situation similaire se présentait à lui. Il n’en parle jamais.

Les associations, foisonnantes durant les années 90, étaient souvent aidées, de diverses manières, par le Rebelle. Un membre d’une organisation culturelle témoignait à ce propos :

« Après son retour de ses blessures d’octobre 88, notre nouvelle association projetait de réaliser, pour la première fois, un calendrier kabyle. En guise d’illustration, le comité directeur avait opté pour une photo de Matoub. Il fallait au préalable, par respect à ce dernier, solliciter son accord. Étant étudiant à Tizi-Ouzou, donc plus proche des At-Dwala, j’étais désigné pour m’y rendre chez-lui. Je me présente un jour où le soleil était au rendez-vous. M’ayant ouvert la porte, j’étais tout impressionné de me retrouver nez-à-nez avec un mythe qui, pourtant, s’est tout de suite montré d’une simplicité déconcertante. Après les salutations d’usage, tout intimidé d’avoir déjà sa main sur mon épaule, je lui expliquais le motif de ma visite. Il me regarde d’un air étonné et me dit : « Ne me dis pas que tu as fait tout ce chemin-là juste pour que je vous autorise à mettre ce visage-là sur un calendrier ? ». Il me tira par la main jusqu’au salon, il m’offrit un verre de jus et là, comme s’il me connaissait depuis toujours, il s’est mis à discuter avec moi, de tout, de la culture, de notre association et de ce que nous comptions faire à l’avenir. Il m’écoutait avec une telle attention qui me rassura et ma timidité n’était plus là, comme par magie ! A la fin, il me raccompagna jusqu’à la sortie et après m’avoir invité à le solliciter en cas de besoins financiers, il me dit : « reviens quand tu voudras, ma maison est ouverte à tous les kabyles et à tous les militants des causes justes mais ne reviens jamais pour une autorisation, je vous appartiens, faites de moi ce que vous voulez, j’ai confiance en vous, j’ai confiance en notre jeunesse ». Un peu plus loin, je me suis arrêté sur le bord de la chaussée, saisi par une émotion que je n’ai jamais ressentie auparavant, j’avais la chair de poule et des yeux larmoyants, je me suis rendu compte que je venais de vivre un moment privilégié avec Monstre Sacré ! »

L’autre de ses qualités avérées et qui a souvent été à l’origine de bien des incompréhensions, est, sans nul doute, sa singulière sincérité dans tout ce qu’il entreprenait, disait ou faisait. Il y a quelques temps, l’une de ses grandes amitiés, faite, à son image, de valeurs humaines et de principes politiques inébranlables, nous disait à juste titre qu’il « …était versatile comme tous les grands artistes ». C’est méconnaître la part de l’humanité qui caractérise la personnalité du barde que de prendre sa franchise pour de l’inconstance, et pour cause, le revirement est souvent le fait de ses cibles et non de ses diatribes.

Le 25 janvier 1990, lors d’une marche historique du MCB que le RCD avait boycottée et vilipendée et ce, après avoir qualifié sa propre création « d’assises du MCB », Lounès, en leader, déposera un rapport à l’APN (Assemblée Populaire Nationale) ce qui se traduira aussitôt par l’ouverture des deux départements de langue amazighe dans les universités de Kabylie (Tizi Ouzou et Béjaïa). En réaction, d’aucuns se rappellent encore de la controverse dont il avait été à l’origine, trois mois plus tard, lors de la célébration du 10e anniversaire du printemps 1980 ; lorsqu’il vilipenda certains animateurs du mouvement culturel (MCB) et néanmoins nouveaux responsables du nouveau parti, dans un discours qui avait failli transformer le grand événement en une arène de gladiateurs. La déception était grande. Et pour cause, une célébration particulière qui intervenait pour la première fois dans un semblant de démocratie, dans le multipartisme et une liberté éphémère rendue possible par un régime au bord de l’effondrement, de sorte que des imazighen du Maroc, de Djerba, de Libye, des Aurès, de Cherchell, du Tassili, de la Mauritanie et du Mali ainsi que des îles Canaries, ont tenu à marquer de leur présence, ces grandes retrouvailles qui furent gâchées par l’inattendue sortie au vitriol de Matoub. Certains partisans du nouveau sigle, de retour chez eux, avaient, sous le coup de la colère, réservé un autodafé aux œuvres de l’artiste qu’ils avaient pourtant aimé depuis ses débuts.

Pourtant, une semaine après, il était l’invité de la coordination des étudiants de l’université de Tizi Ouzou pour donner une conférence sur « La musique populaire, d’El Anka à nos jours ». La salle était pleine comme un œuf. Dehors, des milliers d’étudiants et de citoyens qui n’ont pas pu y accéder, poireautaient. Le conférencier du jour s’avéra être un fin connaisseur de la musique et de son histoire. Mais ce que l’assistance attendait, c’était le débat qui allait suivre. Comme attendu, la première question : une étudiante, visiblement émue reprocha à Lounès, avec beaucoup de tendresse d’ailleurs, sa sortie du campus de Asif Aïssi (Oued Aïssi) en lui disant :

– « C’était sur toi que reposait tout notre espoir de réaliser notre union et c’est toi qui as aggravé la division ».

Tout souriant et visiblement touché par la sincérité de l’étudiante, Lounès commença sa réponse par une plaisanterie, en disant qu’il aurait du ramener son mendole pour rechanter la chanson qui avait mis le feu aux poudres lors du gala avorté. Reprenant sa gravité, il ajouta :
« Tu sais ma fille, je veux rester authentique de sorte que ceux qui m’aiment sauront pourquoi et ceux qui me haïssent aussi. Mais, je vous donne ma parole aujourd’hui, devant tout ce monde, que si un jour, je me rends compte que j’ai tort, je n’hésiterais pas une minute à faire mon mea culpa et à me rapprocher de mes adversaires d’aujourd’hui pour leur demander pardon ».

C’était là que, personnellement, Lounès m’avait reconquis par sa sincérité qu’il mettra d’ailleurs en œuvre deux années plus tard lors de la grande scène qu’il avait partagée avec Ferhat Mhenni, dans un stade (Oukil Ramdane) bondé. Il avait eu tort, il s’en était rendu compte et il s’est corrigé en bon « homme libre ». À ce titre, il chantera dans « regard sur l’histoire d’un pays damné » : « …ce parti ou celui-là, je ne me gênerai pas à les torpiller haut et bas, sans relâche mais sans mépris… ». Et de poursuivre dans la langue pour laquelle il a voué toute sa vie : « …Ma yella wwteγ di gma ass-agi, tassa-w ur t-tugi… ».

Il sera l’un des partisans les plus actifs de l’arrêt du processus dit électoral de 1991, qui allait mettre le destin du sous-continent nord-africain entre les mains du fanatisme religieux. À travers son album « L’hymne à Boudiaf », sortit en 1993, il rendra ainsi un vibrant hommage à M. Boudiaf qui, quoi que furent ses positions antérieures, a su redonner espoir aux populations algériennes en six mois de gouvernance durant lesquels, il avait incarné la rupture avec la langue de bois en vigueur depuis 1962 et avec l’islamisme avec lequel il avait décidé d’en finir.

Malgré la tourmente croissante provoquée par les attentats terroristes qui frappaient essentiellement les agents de proximité, les appelés du « service national » et l’élite laïque dont des journalistes, des compétences mondiales, des militants politiques, essentiellement kabyles, qui payeront de leur vie leur engagement en faveur de l’ordre républicain, Matoub était de ceux qui ont choisi de rester parmi les leurs. Il prendra part aux assises du Mouvement pour la République (MPR) en novembre 1993 et participera à la marche du 29 juin 1994 à laquelle avait appelé ce mouvement trans-partisan pour exiger que la lumière soit faite sur l’assassinat du président Boudiaf. Un attentat à la bombe y a fait 02 morts et plus de 70 blessés, tous des Kabyles…

En cette année 1994, l’horreur intégriste avait atteint son point culminant. Passant à un stade de barbarie toujours plus abjecte, les islamistes massacraient syndicalistes, militants démocrates, citoyens qui refusaient la soumission devant leur diktat et femmes refusant le port du voile et l’ordre religieux, dont les plus emblématiques étaient Katia Bengana, Amel Zanoune Zouani et Nabila Djahnine. L’État algérien était à genoux et donc incapable de garantir la sécurité aux citoyens envers lesquels, il a été, jusque-là, lui-même la menace. L’appel à la résistance était lancé et des « forces de contrainte » dites d’autodéfense, se constituèrent aussitôt à travers hameaux et villages. Avec comme seules armes, des fusils de chasse, des armes blanches et la farouche détermination de ne pas laisser les hordes islamistes piétiner l’honneur des villages. Etant l’un des auteurs de cet appel, Matoub défend cette solution et encourage les réticents à se constituer dans le cadre de la « Résistance » qui lui était chère et, alors que dans son fort intérieur, il pensait à son épouse, restée bloquée en Kabylie, il évoquera, sur scène, avec force cette option politique, lors de son ultime récital, début 1998, au Zénith de Paris, où, une année avant, il y avait, pour la première fois, exprimé aussi son rêve d’une « République de Kabylie» (Voir cette séquence vidéo).

Aussi et alors qu’il était visé de toute part, il s’arrêtait volontiers devant tous les auto-stoppeurs qui se mettaient sur sa route ! Sa maison était accueillante et ouverte à toute personne qui se présentait pour le voir. Ses fans, innombrables, gardent de lui l’image d’un homme qui mettait à l’aise tout le monde et qui proposait spontanément à chaque visiteur de partager avec lui un café, un thé, une bière et parfois un déjeuner !

Kidnappé par les terroristes intégristes en septembre 1994, il est condamné à mort, dans les maquis, par un tribunal islamiste avant que ses ravisseurs ne se ravisent et le libèrent quinze jours plus tard, sous une pression populaire impressionnante et un « ultimatum » lancé au nom du MCB par Ferhat Mehenni, sommant les ravisseurs du GIA « de rendre Lounès sain et sauf ». La peur s’était emparée, pour la première fois, des maquis islamistes. Commencera alors une compagne de diffamation et de dénigrement visant à le détruire par l’anathème et l’immoralité, en semant le doute quant à son rapt que certains qualifient encore à ce jour, toute honte bue, de « vrai faux kidnapping ». Il en sera affecté au plus profond de lui-même et, clouant le bec à ses détracteurs, il le fera savoir dans ses œuvres, notamment dans son livre-témoignage « Rebelle », paru aux Éditions Stock, en 1995.

Cet ouvrage lui ouvrira grandes les portes de la consécration mondiale. Il participera ainsi, en 1995, à la « marche des rameaux » en Italie, pour l’abolition de la peine de mort. Il se verra aussi attribuer, le 06 décembre 1994 en France, le « Prix international de la mémoire », le 22 mars 1995 au Canada, celui de « la liberté d’expression » décerné par l’organisation des journalistes canadiens SCIJ et le 19 décembre 1995, le « Prix Tahar Djaout ». Les discours de haute facture, prononcés à ces occasions, témoignent, si besoin est, de la dimension politique et intellectuelle que l’artiste qui était à l’apogée de son art, avait acquise depuis sa première œuvre au titre précognitif de « A Yizem anda tellid ? » (Ô lion où es-tu ?).

Démocrate, républicain et amoureux jusqu’au bout des ongles de la Kabylie et au-delà, de sa terre ancestrale, Tamazgha (la Berbèrie), il était aussi un laïc et un penseur libre qui s’assumait pleinement. Il avait conscience des risques qu’il encourait en adoptant systématiquement des positions frontales vis-à-vis des tenants d’un ordre moyenâgeux, du pouvoir et des réconciliateurs du Contrat de Rome sous l’égide de Sant’Egidio(2) qu’il qualifiera, lors d’une émission de télévision, en France, de « haute trahison ».

Son combat, Matoub le mènera avec détermination et loyauté jusqu’au jour fatidique qui marquera à jamais la mémoire collective de tous les hommes et de toutes les femmes épris de justice et de liberté. Il sera lâchement assassiné le 25 juin 1998, sur la route menant à son village, Taourirt Moussa, par un groupe terroriste non identifié qui blessera grièvement son épouse et ses deux belles-sœurs qui l’accompagnaient ce jour-là. L’émotion était telle qu’une chape de tristesse et de douleur s’était abattue sur le pays kabyle. Jacques Chirac, entre autres, avait, rappelons-le, exprimé sa « profonde tristesse » devant cet acte ignoble qu’il avait fermement condamné. La Kabylie s’embrasa dans l’indifférence des algériens qui, quand ils ne s’en exultaient pas, ne comprenaient pas pourquoi l’assassinat d’un artiste y suscitait-il une telle déferlante d’émotion et une telle colère…

Quelques heures après cet attentat, intervenant sur plusieurs chaînes françaises, Nordine Aït-Hamouda, responsable du RCD, désigna les islamistes du GIA d’en être les auteurs. Malika, la sœur de Lounès, déclara, le soir même, dans le JT d’une autre chaîne : « La question ne se pose pas. Ce sont les islamistes. C’est le GIA. ». Le lendemain de l’attentat, toute la Kabylie s’embrase pendant plusieurs jours. Elle est le théâtre de violentes manifestations et d’émeutes qui feront officiellement trois morts et de nombreux blessés. Le lendemain, les islamistes du GSPC revendiquent officiellement cet acte abject. Le peuple kabyle accuse aussitôt le régime algérien d’en être le commanditaire au cri de « Pouvoir assassin » qui fusera encore, lors des grandioses et survoltées obsèques du 28 juin où Saïd Sadi fut empêché par le peuple de prendre la parole qu’avait reprise aussitôt la sœur de Lounès et ce, pendant que le nom de Nadia, la désormais jeune veuve qui était sur son lit d’hôpital, n’avait point été évoqué.

Les détracteurs traditionnels de Matoub Lounès sont de suite montés au créneau, pour ne pas rester en marge de l’émotion qui s’était emparée de tout un peuple, et du même coup, verser une larme de crocodile afin de tenter de faire oublier tout ce qu’ils avaient fait endurer au « barde flingué » durant sa vie. Ainsi, s’accaparant sans scrupules le symbole, dont certains avaient même jubilé à la nouvelle de sa mort, ceux-là même qui sont allés trop vite en besogne, comme ce fut le cas lors de son rapt, en s’investissant dans une campagne de diffamation sans précédent ; insinuant en public et accusant en privé, marquant en fait l’amorce d’une certaine pollution de la scène Kabyle qui atteindra son paroxysme à partir de 2001.

Pourtant, il ne s’agit aucunement ici, de réinviter l’ineptie et la bêtise pour évoquer la mémoire de Lounès ; mais il est inconcevable de continuer à taire l’histoire pour faire dans le politiquement correct, tout en sachant qu’on aura failli au devoir de sincérité et de franchise qui faisaient de Lounès Matoub un artiste charismatique et un orateur redouté.

La nostalgie est souvent exprimée par un peuple qui se sent plus que jamais orphelin de son artiste intronisé, malgré lui, guide spirituel. Pas un village, pas une rue, pas un commerce en Kabylie ne manque d’exposer un portrait géant ou une statue de Lounès ; réalisés souvent par une jeunesse sans le sou. Un véritable phénomène de société qui est allé au-delà des frontières, puisque dans certaines de régions marocaines, ces portraits ornent les façades des places et des allées. A Grenoble, dans la commune de Saint-Martin-d’Hères, à Lyon, ville de Vaulx-en-Velin, deux rues portent son nom depuis 2003 et Bertrand Delanoë, l’ex maire de Paris, a baptisé, en 2008, une rue de la capitale française au nom de Matoub Lounès.

« Je veux qu’on consacre en cette année (…) un moment très fort à un Berbère amoureux de Paris que j’ai bien connu, beaucoup apprécié et admiré. C’est Matoub Lounès. Pour son talent, sa fermeté mais aussi sa générosité, sa capacité à partager avec les autres, sa sensibilité, et pour sa gentillesse, consacrons un moment d’hommage de Paris autour du talent, du message, et aussi de notre fidélité à cet homme mort en aimant passionnément la liberté » affirmait le maire, le 28 mai de la même année, devant le conseil de Paris composé de l’ensemble des élus de la ville.

Depuis, plusieurs autres lieux portent son nom en France et toujours aucun en Kabylie, hormis le simulacre d’hommage orchestré le 02 juillet 2013 par le wali de Tizi Ouzou, avec la caution des élus locaux du RCD et du FFS, mais aussi de la sœur de Lounès, consistant à ériger une petite stèle sur une dérisoire parcelle isolée à la sortie de la ville de Tizi Ouzou, en faisant croire à l’opinion, à travers la presse locale, que la baptisation concernait le grand carrefour. Il faut rappeler que ce même carrefour qui fait face à la Cour et au commissariat central d’où avait été tirée la balle assassine qui a fauché l’un des trois jeunes morts lors des émeutes qui ont suivi l’assassinat de Lounès, avait été baptisé par la population, au nom de Lounès Matoub et ce, pendant le printemps noir (2001). La mise en scène de 2013 n’est qu’un autre coup de force contre la volonté populaire et une exclusion de Lounès d’un carrefour que le pouvoir et ses alliés avaient jugé trop « gênant » car très imposant et impossible, pour le visiteur de la ville, de le rater de vue.

A travers une œuvre monumentale à la diversité thématique qui défie les lois du temps, Lounès a sublimé l’amour et la vie, a chanté l’espoir, a ouvert le livre de sa vie au grand public qui, tel un ami intime, connaissait parfaitement ses moments de faiblesse et ses blessures profondes dont celle d’une paternité qu’il ne connaitra jamais, tout comme il a aussi dénoncé l’arbitraire et exprimé tout haut ce qui rongeait son peuple de l’intérieur, avec des mots de tous les jours et des formules qu’il puise tantôt dans le patrimoine populaire oral, tantôt dans sa propre inspiration. La puissance de ses textes avait fait dire au caricaturiste Dilem que Matoub « produisait un kabyle nucléaire ». C’était sans doute cela qui explique l’incroyable amour dont il jouissait chez des pans entiers de la société qui sentaient qu’il formulait parfaitement leurs frustrations et dénonçait ouvertement les injustices qu’ils subissaient. Sa singulière proximité avec son peuple est telle que sa disponibilité était systématique et sa générosité telle que la conscience collective en est, à ce jour, marquée indélébilement. Ce n’est pas par hasard si, vingt longues années après son assassinat, il reste indétrônable dans le cœur des Kabyles et des berbères, mais également, dans les ventes chez les disquaires de toute la Kabylie et au-delà. Ce monopole qui, au passage, amasse bien des fortunes qui ne servent pas toujours son combat, semble être, selon des observateurs aguerris, promis pour durer encore dans le temps.

Vingt longues années – déjà – après le 25 juin 1998 de funeste mémoire, et alors que l’enquête que réclament sa veuve et ses proches est, de toute évidence, renvoyée aux calendes grecques et ce, pendant que la censure frappe, à ce jour, une partie entière de son œuvre qui, du reste, s’est faite en dehors, voire contre les médias lourds algériens, et au moment où nous assistons à une velléité de récupération de sa mémoire par un régime que Matoub Lounès a combattu, sa vie durant, résolument et sans répit, il est légion, devant la désorientation et le désenchantement ambiant, sur fond d’une répression policière inédite, que certains exploitent pour se corrompre et vendre leur âme au diable, d’entendre ça et là, des citoyens de toutes les générations, regretter l’absence du virtuose de la musique populaire, de l’alchimiste du verbe, de l’homme au cœur sur la paume de sa main et du guerrier au long cours, tombé en héros, les armes à la main… par cette pensée qui en dit long sur le vide incommensurable que leur guide a laissé derrière lui : « Si Matoub était encore là, il n’en aurait pas été ainsi

Allas DI TLELLI

Le 23/06/2018

Source: Espace Facebook de l’auteur.

_____
Notes:

(1) Lire, à ce propos, le témoignage de Masin Ferkal : https://web.facebook.com/allas.ditlelli/posts/1218304961561143

(2) 08 au 13 janvier 2015, à Rome.